La folle richesse du courant marin de Humboldt, à l’origine d’une pêche miraculeuse désormais menacée

Retrouvez tous les épisodes de la série « Les pulsations de la Terre » ici.

Ce n’est ni le plus puissant ni le plus vaste des courants marins. Encore moins une de ces pulsations fondamentales qui rythment la vie de notre planète, à la façon du fameux Gulf Stream. « Franchement, l’impact du courant de Humboldt sur le climat global n’est pas très important, s’accordent à dire les océanographes et climatologues François Colas et Vincent Echevin. Il disparaîtrait – ce qui n’arrivera sans doute pas – que les grands équilibres physiques n’en seraient pas bouleversés. » Autant dire qu’on pourrait se demander ce que cette bande d’eau froide de 50 à 200 kilomètres de large qui borde la côte occidentale de l’Amérique du Sud fait dans une série d’articles consacrés aux grandes respirations de la planète. Sauf que les chercheurs de l’Institut de recherche pour le développement (IRD) poursuivent : « En revanche, son impact sur le plan écologique, biologique et économique est majeur, essentiel pour l’Amérique du Sud, mais, plus largement, pour le monde. »

Nous voilà avertis. Avec le courant de Humboldt, nous entrons non pas en terre de contrastes, mais de paradoxes et d’exceptions. Son origine, son fonctionnement, ses conséquences, son nom même en font un phénomène à part. L’affaire semble entendue : un puissant flux d’eau froide venu d’Antarctique longerait la côte Pacifique sur 5 000 kilomètres, dopant la chaîne alimentaire océanique au point d’avoir permis la construction depuis le milieu du XXe siècle de la pêcherie industrielle la plus productive du monde, du Chili au Pérou.

Cet aperçu du phénomène, on le trouve encore aujourd’hui dans nombre d’ouvrages à destination du grand public. Or, il est tout à la fois incomplet sur ses conséquences et faux sur ses causes. Les humains n’ont en effet pas attendu les années 1950 et la deuxième révolution agricole pour comprendre ce qu’ils pouvaient tirer des exceptionnelles ressources naturelles de cette région. De leur arrivée sur le continent, il y a au moins quatorze mille ans, aux collecteurs de guano du XIXe siècle, en passant par les premières véritables cités érigées il y a plus de cinq mille ans et même aux Incas, pourtant installés dans la montagne, à quelque 200 kilomètres des côtes, l’histoire de la présence de sapiens dans cette partie du nouveau monde a été en réalité, nous y reviendrons, façonnée par l’océan.



« Molle » circulation

Mais rectifions d’abord la principale erreur de notre courte définition : un puissant courant d’eau froide venu d’Antarctique. Eh bien non ! D’abord la circulation observée le long de la côte est « molle », insiste François Colas : quelques centimètres par seconde, là où le Gulf Stream pousse l’eau à plus de 1 mètre par seconde. Surtout, l’eau froide ne vient pas du sud mais… du fond. Dans leur laboratoire du campus de Jussieu, à Paris, François Colas et Vincent Echevin expliquent, dessins à l’appui, l’enchaînement des phénomènes. D’abord, il y a le vent, qui tourne en sens inverse des aiguilles d’une montre autour de l’immense anticyclone installé au milieu du Pacifique Sud. De ce côté de l’océan, il souffle donc du sud vers le nord. Il devrait pousser l’eau le long de la côte. Sauf qu’il n’est pas seul. S’y ajoute la force de Coriolis, créée par la rotation de la Terre. Le tout conduit à pousser les eaux de surface non pas vers le nord mais vers le large. Et comme il faut bien équilibrer le niveau de la mer, de l’eau remonte des profondeurs. Un mouvement lent, très lent même, d’environ 1 mètre par jour, mais sans relâche.

Il vous reste 84.55% de cet article à lire. La suite est réservée aux abonnés.